Petites notes

Des vies silencieuses

Je préfère parler non de nature morte, mais de «still life » = vie silencieuse comme les nomment les anglais, ou « Stilleben »= vie immobile, tranquille, pour les Pays-Bas et l’Allemagne. Car ce genre de peinture ne dit pas seulement la mort à venir, mais la vie secrète des choses qui se donne à voir si l’on s’y arrête.
Hormis certains artistes actuels qui reprennent le genre de la nature morte et des vanités avec un humour noir voire une ironie grinçante et crue, bien d’autres peintres, à mon sens, traitent ce thème en premier lieu comme une contemplation.
Contemplation de la vie des objets entre eux, leurs rapports parfois secrètement mathématiques, comment ils se répondent et se co-rrespondent. Contemplation de leur beauté propre. Contemplation de leur apparente insignifiance et de leur banalité qui vient de façon inattendue accrocher le regard du peintre: celui-ci devient alors un contemplatif. Face au banal de l’objet quotidien, le peintre n’a pas les yeux « habitués » : d’un sujet ordinaire, il fait un tableau. Il élève l’ordinaire au rang d’œuvre en rendant aux objets leur beauté et leur vie propre. Il dit au spectateur : « Dans l’ordinaire de la vie, dans le commun du quotidien, la beauté est là, se donne à voir ; il suffit non de regarder, mais de contempler le monde qui nous entoure chaque jour avec des yeux lavés de l’habitude pour que surgisse à notre conscience, ô surprise, la beauté humble et cachée de ce qui nous entoure familièrement ».
Il me semble que pour atteindre ce sommet de contemplation en peinture, il faut de longues années ; c’est sans doute pour cela qu’aujourd’hui, avec notre rapport au temps instantané, peu de « regardants » sont amateurs de vies silencieuses.
Je constate par ma pratique que la « vie immobile, silencieuse » est un genre apprécié que par de rares personnes parmi celles qui s’intéressent à la peinture. Je fais l’hypothèse que ce manque de goût pour ces œuvres est issu du bouleversement, ces dernières décennies, de notre rapport à la mort et au temps qui s’écoule. En effet, de plus en plus dans notre société, notre lien à la mort est caché, voire effacé ; et nous sommes nombreux à être effrayés à la fois par l’écoulement rapide du temps qui fuit sans cesse et nous échappe et dans le même mouvement, qui semble, s’étirer indéfiniment dans une durée immobile peu conforme à notre mode de vie rapide et versatile. Dans sa double valeur de durée et d’instant, le temps nous met en face et de la stabilité et, a contrario, de la perte définitive.
Pourtant, il me semble que si l’on s’attarde sur les œuvres de vies silencieuses, celles-ci sont, pour partie, le sommet de la contemplation, tant pour le peintre que pour ceux qui regardent la peinture avec attention.

Agnès Garcin – mars 2014


Inspiration et travail dans la création

Souvent, on me pose la question : « Attends-tu l’inspiration pour peindre ? Comment fais-tu ? ».
Heureusement (ou malheureusement ?) non, car si je comptais sur l’inspiration, je ne peindrais vraiment pas beaucoup et peu, voire rien, ne viendrait au jour !
Ce que j’entends par inspiration, c’est, à proprement parler, ce qui vient du souffle ; celui qui est in-spiré est celui qui est animé par un souffle créateur, voire divin. Le peintre ne peut faire l’impasse sur le souffle, car quand il peint, sa respiration souvent s’accorde aux mouvements de ses pinceaux. L’inspiration est de l’ordre de la grâce, de la création, par-delà le « laborieux » du travail. Elle est donnée par-delà le travail nécessaire à la maîtrise de l’outil, pour peu que celui-ci soit « une maîtrise qui demeure comme à l’écoute de la couleur, des formes plastiques. » (F. Chirpaz)
Je ne crois pas qu’il faille compter sur l’inspiration pour se mettre en route. Je crois au travail, non à la force du poignet, mais pour autant régulier, lent et patient, fidèle ; le travail « laborieux » qui cherche et remet l’ouvrage sur le métier, qui hésite et cherche, fait et refait sans se lasser des tâtonnements, du travail inabouti, des impasses et des errances. Car, non seulement par cette étape, je m’affermis dans la technique et l’observation, mais aussi, j’entre dans un plus profond que je ne connais pas. Je cherche sans le savoir, sans mots, sans volonté directrice. Paradoxalement, ainsi, j’approfondis ce que je ne sais pas. Il me semble que, dans tout travail artistique, il y a une primauté, dans un premier temps, au travail, à l’exercice, à la régularité pour assouplir la main, l’œil, l’esprit, pour apprivoiser l’outil et la technique afin de connaître son moyen d’expression.
Le travailleur régulier se tient dans l’ouvert de la recherche ; en travaillant, il laisse l’espace pour qu’advienne l’erreur bienheureuse, l’inattendu, la grâce qui se donne toujours par surcroît.
L’inspiration viendra alors en plus peut-être. Comme la grâce, elle est donnée de surcroît mais pas sans nous. Il s’agit, par l’inspiration, de « prononcer juste » (Jaccottet), au plus ajusté de ce que l’on tente d’approcher, le reste sera donné et fera peut-être une œuvre et non pas un tableau parce que là, l’artiste approche de la création ; c’est-à-dire qu’il ne produit pas un tableau de plus mais il « fait œuvre » si je puis dire. Mais combien de tableaux, d’écrits sont nécessaires avant de voir surgir une œuvre ?

Donc, je crois à la régularité du travail, au sein de laquelle viendra l’inspiration et non à attendre l’inspiration pour me mettre au travail. Autrement dit, sans travail, il n’existe pas d’inspiration ; si le travail me revient, l’inspiration, elle, ne m’appartient pas parce qu’elle relève d’une dimension autre.

Ainsi,

Agnès Garcin – septembre 2014


Je vois bien qu’il ne faut pas peindre pour une recherche formelle pour elle-même car cela est mortifère, mais peindre ce qui engage ma sensibilité, ma vie, la vie, alors le style viendra.

Agnès Garcin – février 2015


Plus j’avance dans mon travail sur le motif, plus il me semble que la « bataille » porte sur ceci : la lumière extérieure me contraint à une exécution rapide, synthétique, cherchant l’impression qui sera au plus près du motif fugace et de la variation de la lumière.
Cette « bataille » questionne le rapport fini/non fini de l’œuvre: jusqu’où « définir », jusqu’où « dire » sans tomber dans l’anecdotique, ni réduire la liberté de celui qui regardera le tableau? Par ce travail, la temporalité vient s’inscrire dans le monde immobile du tableau.
Par ricochet, cette « recherche-non-finie » convoque peut-être le spectateur, à son tour, à donner vie à la toile, créant sa propre histoire entre lui, l’œuvre et l’artiste car, in fine, une œuvre n’existe que dans le regard d’autrui.

Agnès Garcin – 2022




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